Assurance-chГґmage: les cadres de plus de 50 ans vont – ils ГЄtre sacrifiГ©s ?
« Les cadres contribuent déjà bien plus qu’ils ne reçoivent: ils financent 30 % de l’assurance-chômage et ne touchent que 18 % du total des allocations versées », rappellent les dirigeants de Syntec Conseil.
TRIBUNE – RГ©duire et rendre dГ©gressive l’indemnisation chГґmage des cadres sans rГ©duire leurs cotisations, comme le veut le gouvernement, est trГЁs injuste et dangereux, s’inquiГЁtent les auteurs, dirigeants de Syntec Conseil, syndicat professionnel qui reprГ©sente les mГ©tiers du conseil.
Le gouvernement entend rГ©duire et rendre dГ©gressive l’indemnisation chГґmage des cadres – В« la plus Г©levГ©e d’Europe В», rГ©pГЁte-t-on – pour faire des Г©conomies sur l’assurance-chГґmage. Cette mesure est prГ©sentГ©e comme un acte de solidaritГ©: Г 3,8 %, le taux de chГґmage des cadres autoriserait les pouvoirs publics Г leur demander, une fois encore, de se serrer un peu plus la ceinture. ГЂ cet effet, plusieurs points fondamentaux sont passГ©s sous silence.
D’une part, si le niveau d’indemnisation des cadres est plus élevé que chez nos voisins, c’est parce que leur niveau de cotisations atteint des sommets inégalés ailleurs en Europe.
Les cotisations chômage mensuelles maximales des cadres français sont ainsi 3,5 fois plus élevées que celles des cadres allemands et 8,5 fois plus élevées que celles des Suédois ! 
L’allocation-chômage des cadres est aujourd’hui limitée à 7715 euros par mois, pour des cotisations plafonnées à un revenu de 13.508 euros mensuels. Ailleurs en Europe, le plafond du salaire soumis à cotisation est aussi proportionnel au plafond des indemnisations, mais tous deux sont fixés à un niveau bien inférieur: à partir de 5800 euros de revenus mensuels en Allemagne et de 2660 euros en Suède, les cotisations n’augmentent plus. Les allocations-chômage maximales y sont en conséquence de 3819 et 1885 euros par mois respectivement.
ConcrГЁtement, avec les taux de cotisation en vigueur, les cotisations chГґmage mensuelles maximales des cadres franГ§ais sont ainsi 3,5 fois plus Г©levГ©es que celles des cadres allemands et 8,5 fois plus Г©levГ©es que celles des SuГ©dois!
D’autre part, à ces records français en matière de cotisations sociales, qui ne se limitent d’ailleurs pas à l’assurance-chômage, correspond un écart abyssal entre le salaire brut complet (c’est-à -dire toutes cotisations incluses) et le salaire net. Pour des secteurs comme le conseil en management, où des prestations intellectuelles sont réalisées par des salariés très qualifiés et bien rémunérés, c’est particulièrement clair: le salaire horaire net moyen d’un consultant français est inférieur de 5 euros à celui de son homologue allemand, alors même qu’il coûte chaque heure 10 euros de plus à son entreprise.
Moins de pouvoir d’achat pour le salarié, et moins de capacité d’investissement et d’innovation pour l’entreprise. On comprend dès lors l’exode des cerveaux à la sortie des grandes écoles et le déficit français de compétitivité dans une économie mondiale de la connaissance.
Le plus grave, avec la réforme envisagée, est que les cadres seraient soumis à des cotisations élevées pour des allocations faibles en cas de pertes d’emploi : une injustice
Les cadres financent 30 % de l’assurance-chômage et ne touchent que 18 % du total des allocations versées.
Pour le moment, notre système d’assurance-chômage reste à la fois assurantiel et solidaire. Des cotisations élevées donnent le droit à des allocations élevées, même si les cadres contribuent déjà bien plus qu’ils ne reçoivent: ils financent 30 % de l’assurance-chômage et ne touchent que 18 % du total des allocations versées.
Le plus grave, avec la réforme envisagée, est que les cadres seraient soumis à des cotisations élevées pour des allocations faibles en cas de pertes d’emploi: une injustice allant à l’encontre de la philosophie même de notre modèle social, qui nous ferait entrer dans un modèle purement redistributif où les cadres paieraient pour tout le monde. Une véritable taxe sur le chômage des cadres!
En outre, il n’est jamais rappelé que les cadres restent plus longtemps au chômage que les autres. La durée moyenne de versement des allocations-chômage est de 421 jours pour les cadres, contre 399 jours pour les employés.
De surcroît, ils attendent souvent plus longtemps avant de pouvoir toucher une première allocation en cas de perte d’emploi: aux délais de carence légaux de 7 jours et liés aux congés payés s’ajoute, en cas d’indemnités de licenciement supérieures au minimum légal, un délai supplémentaire atteignant facilement le plafond fixé à 150 jours (une indemnité de licenciement supérieure de 14.000 euros à l’indemnité minimale légale suffit à attendre près de six mois avant de toucher le chômage). L’indemnité, qui représentait un « dommages et intérêts », devient alors un simple revenu de remplacement pour passer le cap du délai de carence.
Pour une femme cadre de plus de 50 ans, l’inscription moyenne au chômage est-elle de 650 jours, sans compter le préavis (trois mois) ni le délai de carence
Enfin, pour les cadres comme pour les autres catégories professionnelles, la durée de retour à l’emploi varie fortement en fonction de l’âge ou du sexe. Les femmes cadres au chômage sont susceptibles de le rester plus longtemps encore que les hommes, et ce risque augmente avec l’âge. Ainsi pour une femme cadre de plus de 50 ans, l’inscription moyenne au chômage est-elle de 650 jours, sans compter le préavis (trois mois) ni le délai de carence: autrement dit, un temps moyen de retour à l’emploi de plus de deux ans! Et on ose parler du « plein-emploi » des cadres?
Pour toutes ces raisons, la réforme telle qu’envisagée risque d’avoir des effets funestes : recul de l’attractivité du modèle social français (qui repose à la fois sur l’entreprise et sur les régimes de mutualisation et de solidarité associés) pour les jeunes diplômés, fragilisation des cadres dans les périodes de transition professionnelle, inflation des indemnités transactionnelles financées par les entreprises (soit une privatisation de la solidarité), etc.
Comme à nos partenaires les syndicats de salariés, il nous paraît nécessaire que les vraies questions soient débattues avant toute décision: pourquoi une dégressivité uniquement pour les cadres? Souhaite-t-on passer d’un système d’assurance solidaire à un système de redistribution? Si oui, en poussant au bout le raisonnement, faudrait-il envisager d’apporter des allocations à l’individu non pas en fonction de ses cotisations mais des capacités de son foyer fiscal ? La baisse des allocations-chômage ne doit-elle pas entraîner une baisse proportionnelle des cotisations pour les entreprises employant des cadres, souvent confrontées à la concurrence d’entreprises ubérisées, qui elles ne supportent pas de cotisations?
Les enjeux de la réforme sont nombreux et méritent d’être traités en profondeur. C’est une question de justice sociale et de bon sens économique.
Le Figaro du 11/06/2019
Par Matthieu Courtecuisse, Г‰ric Beaudouin et Jean-Luc Placet
* Respectivement prГ©sident de Syntec Conseil, prГ©sident de la commission conseil en Г©volution professionnelle et prГ©sident de la commission stratГ©gie et relations institutionnelles.